La minorité des choses

Les gens qui prétendent me connaître savent que j’ai une relation amour-haine avec Ubisoft. Même si je prends le temps de me pencher sur la question de ce qui détermine les facteurs de cette relation, je sens que la majorité ne réalise pas d’où part le sentiment de « trahison » qui m’emplit de rancœur envers ce qui était jadis un « petit studio » français.

Vous voyez, j’ai connu Ubisoft dans leur « âge des ténèbres » : l’époque où Ubisoft n’avait qu’un seul réel succès sur la ceinture, étant Rayman. De mémoire, je doute que la majorité ici se souvienne des autres titres de Ubisoft, ou même du logo que portait la compagnie à l’époque (qui revêtait fièrement les couleurs de l’arc-en-ciel). Puis arriva le jour où, de presque nulle part, Prince of Persia : the Sands of Time fait son apparition. Mes « lecteurs » récurrents savent que j’ai une place particulièrement spéciale dans ce qui reste de mon cœur (pétri et empli de haine) pour ce jeu merveilleux. Ce que les gens semblent ignorer est le « pourquoi »?

Est-ce à cause du style visuel, qui revêtait des couleurs vives dans un environnement mi-oriental? Était-ce la musique, composée par le claviste/bassiste du groupe canadien the Tea Party? Ou peut-être que c’était la fluidité des animations, combinées à des contrôles relativement élégants avec une attention à la production des tableaux assez raffinée? La réponse est « toutes les précédentes », mais ça ignore la raison.

La connaissez-vous? Non. OK, voici un défi :

Nommez-moi tous les personnages (non anthropomorphes) protagonistes (donc, que vous contrôlez) de jeu vidéo qui n’est pas 1) Un homme, 2) Blanc.

Je vous vois sauter pour mentionner Lara Croft, Samus, ou (de grâce non) Jodie, et ça répond à un des deux éléments de la question, mais pas l’autre. La meilleure réponse qui me vient à l’esprit, en ce moment, c’est Jade, de Beyond Good and Evil et Aveline de Grandpré.

OK, simplifions le défi : nommez-moi tous les personnages protagonistes de jeu qui n’est pas blanc. Celle-ci devrait être plus simple : Le Prince, Al Taïr, Lee Everett et Faris Jawad. Le dernier vient d’un jeu qu’il est apparemment préférable d’ignorer. Le premier qui mentionne que les protagonistes de HALO, Call of Duty, ou Mass Effect pourraient être des personnages « ethniques » se mérite une séance de fistage facial gratuit. Je parle de personnages complets, pas des fictions de fans.

Ce que j’essaie de dire, tout simplement, est ceci : J’avais vraiment apprécié Prince of Persia : the Sands of Time, parce que c’était une des rares fois où je pouvais moindrement m’identifier avec un protagoniste dans un jeu. Ça peut sembler stupide, mais quand on considère que la plupart du temps, on retrouve les Arabes dans la catégorie « méchant qu’il faut tuer », ça fait du bien de voir un protagoniste qui sort de cette classification. Oui, le Prince est perse (donc pas arabe), mais c’était un début.

C’est ainsi qu’arrive Al Taïr Ibn La Ahad. « Mais il est blanc! » Crieriez-vous avant que ma main vous offre une taloche derrière la tête. Je ne sais pas comment vous le dire, mais Al Taïr est Arabe. Même que si on se fie au contexte historique du jeu (et de la secte des assassins, en général), je pourrais même dire qu’il est musulman. La position géographique de Masyaf, étant en Syrie, le rapproche bien plus de moi, culturellement et ethniquement, que le Prince. C’était toute une réalisation, et une sorte fierté de me dire que ça pourrait être « moi » à la place d’Al Taïr, en train de grimper ces immeubles historiques, performant des assassinats et... en train de faire des courses pour attraper des drapeaux. Bon, le jeu était un peu ennuyeux au bout du compte, mais ça n’est pas le sujet abordé!

Où je veux en venir, est qu’il est plaisant de se faire donner le rôle de « héros », au lieu d’être la cible de la colère d’un personnage contrôlé par un joueur qui cherche à se distraire. Ce sentiment s’amplifie, quand il y a des discours exclusionnaires venant de projets de « loi » provenant de points de vue politiques de plus en plus de « droite ». Surtout quand on baigne dedans, quand on sent la tension sociopolitique qui affecte toutes les conversations au point de les polluer de ses couleurs, quand c’est difficile de parler de quoi que ce soit, sans en venir à ça.

Bref, c’est déjà quelque chose être une minorité (visible ou pas) dans la « vraie vie », ça demeure rafraîchissant de l’être dans un jeu (ou toute autre forme de fiction), où on peut finalement être celui (ou celle) qui sauve le monde, qui résout les mystères, ou qui va tout simplement atteindre l’autre bout de l’écran sans mourir. Mais j’aimerais ça pouvoir acclamer un jeu pour des raisons autres que « Le protagoniste n’est pas blanc! ». Parce que, pour ce qui en est, je suis légèrement clément avec Unearthed (je ne me trompe pas de nom), parce que le protagoniste provient du Moyen-Orient. Ça ne devrait pas avoir à affecter mon jugement autant, mais ça le fait. Parce qu’entre « Faris Jawad » et « Nathan Drake », je vais intérieurement préférer être celui qui ne tue pas un potentiel cousin, même si le dernier a un meilleur jeu, et que le premier est une copie de ce dernier.

OK, peut-être pas. J’ai quand même essayé Prince of Persia 3D, et ça ne m’a pas tenu longtemps.

Ce qui nous ramène à ma relation amour-haine avec Ubisoft. Je crois, au fond, que ce qui corrompt partiellement mon opinion de leurs jeux est le fait qu’ils m’aient donné deux protagonistes avec qui je pouvais m’identifier, avant de retourner au typique « homme blanc ». Je ne me cache pas que j’ai bien aimé Assassin’s Creed III, et je crois que c’est très probablement à cause du fait que Ratonhnhaké:ton est un représentant d’une « minorité ethnique » (qui est ironique, quand on y pense). J’ai même dit que j’aurais de loin préféré jouer en tant que Adéwalé qu’en tant qu’Edward Kenway. Et je peux, maintenant, grâce au contenu téléchargeable « Freedom Cry ». Je ne sais pas si ça améliorerait mon opinion générale de la série, mais je peux dire que ça la calmerait le temps d’une session.

Parceque Assassin’s Creed a beau être créé par une équipe multiculturelle de croyances diversifiées, il faut finir par l’appliquer ce fameux multiculturalisme. Cette promesse s’est déjà présentée avec Assassin’s Creed : Liberation, faut maintenant la maintenir, la promouvoir et lui donner expansion. Parce que malgré toute critique que j’envoie à Ubisoft pour UPlay, leurs choix esthétiques, ou même en matière de la progression de la jouabilité, intérieurement, je les applaudis quand ils révèlent un personnage avec qui je peux me rapprocher.

C’est partiellement aussi pourquoi j’applaudis et encourage Minority, qui a pour mission de donner voix à toute minorité. Qu’elle soit raciale ou émotionnelle, Minority se sont placés comme des représentants de ceux qui se sentent exclus. Et ça fait du bien de ne pas se sentir exclu.

Catégories
ActualitésOpinion
Critique aux goûts tranchants et développeur de jeux indépendant, Moustafa se plaint beaucoup, même trop (et sans cesse, ça nous agace), mais cherche à pousser la critique constructive dans l'industrie.
Aucun commentaire

Laisser un commentaire

*

*

Dans le même sujet