Les fanatiques ruinent tout

Eugène Delacroix [Public domain], via Wikimedia Commons
Eugène Delacroix [Public domain], via Wikimedia Commons

"Être fanatique, c'est poursuivre ses efforts quand on a oublié vers quel but on tendait."
George Santayana

Il y a un certain temps, un élève du secondaire m'a dit: "Toi, en tant que musulman, tu dois avoir des tendances fanatiques, non?" Il n'y avait pas de sérieux dans sa phrase, mais pour mon cerveau de quinze ans, ça avait fessé un peu. Je me suis mis à mieux observer mes comportements, pour voir si c'était vrai. J'ai réalisé que j'avais effectivement quelques tendances fanatiques. Mais, assez drôlement, elles n'étaient pas reliées à mes croyances religieuses.

En fait, j'ai vu qu'elles étaient liées aux activités que j'aimais, comme la bédé, la musique et (moment de surprise totalement imprévu) les jeux vidéo.

Plus jeune, je me livrais foncièrement à des combats sanglants pour déterminer qui était le meilleur? Mario ou Sonic? SEGA ou Nintendo? Sony ou Microsoft? Street Fighter ou Mortal Kombat? WWF ou WCW? Et je l'ai fait jusqu'à ce qu'un moment donné, je réalise que c'était une perte de temps. De toute manière, on sait tous que Mario est le meilleur personnage; la Dreamcast la meilleure console; et que Street Fighter III a définitivement réglé la question des jeux de combats à vie. Stupidement, j'ai cru que d'autres de mon âge se livreraient à cet éveil qui les sortirait de l'enfance quant aux jeux vidéo, et que, finalement, nous pourrions discuter de sujets bien plus approfondis reliés à ce médium.

Bien non! Au lieu de discuter des implications socio-politiques derrière l'acte de jouer une personne d'éthnicité non-blanche dans Assassin's Creed III (et Liberation/Freedom Cry), je me retrouve à devoir expliquer pourquoi je n'achèterai pas de PlayStation 4 ou de XBox One outre pour le développement de jeux sur ces consoles. C'est encore une sorte de débat pour établir si Street Fighter IV est meilleur que Street Fighter III. Autrement dit, le discours est le même.

Par contre, il y a aussi une autre forme de fanatisme qui s'est installée en nous le moment où nous avons développé la capacité d'acheter nos propres jeux: le débat insipide qui nous empêche de voir les défauts d'un jeu. Bien sûr que Mass Effect est une excellente série qui n'a aucun défaut quant à la narration, les mécanismes ou les personnages sauf (SAUF!) l'insupportable fin du troisième jeu! Bien sûr que Bioshock Infinite ne contenait pas une forme de racisme discriminatoire quand l'insurrection a lieu, et que tout le monde méritait de se faire mitrailler! Bien sûr que le dernier Tomb Raider n'abusait pas de Lara Croft comme si elle était le jouet mâchouillé du chien appelé "le destin".

Ces jeux-là sont parfaits (PARFAITS, dis-je!), et exemptés de la critique! Parce que la moindre critique est une démonstration automatique de haine vile, insipide et biaisée. Ils n'ont aucun bogue qui ruine l'expérience; ou un rebondissement de narration qui vient de nulle part tout simplement pour tenter vainement de surprendre. Ou même aucune scène de nudité gratuite créée dans le but de chercher des "émotions", apparemment. Non, tous les jeux sont parfaits et impossibles à critiquer de manière absolue.

Mais encore, ça pourrait être pire. Il y a l'autre catégorie de fanatiques: ceux obsédés par la création et répétition de nouveaux "memes" dans le but de prendre un élément mineur, intéressant, ou ridicule d'un jeu, et de l'enterrer tellement profondément dans le sol que même le forage profond de Kola n'est pas assez creux pour aller le déterrer. Oui, je parle de toute personne qui a proféré les termes "The cake is a lie" à chaque anniversaire/mariage/Bar Mitzvah; ou "took an arrow to the knee" à chaque fois que quelqu'un mentionne une activité passée; ou "Do a barrel roll!" en réponse à n'importe quelle question; ou l'immortel "All your base" à chaque fois qu'un groupe de gamers va au restaurant et se prend une table, ou quelque chose du genre.

J'en passe, tellement il y en a. Mais chaque fois que j'en entends un nouveau utilisé dans des contextes autre que "dans le jeu", je me retrouve à avoir envie de kicker des pugs. Parce que kicker des chats, ce n'est plus de mode, comme "Leeroy Jenkins", ou "princess is in another castle".

C'est le même niveau de quotient effectif des usagers Tumblr qui ont rendu Doctor Who aussi écoutable qu'une perceuse dans l'oreille ou ceux qui ont pris sur eux l'idée de répandre la bonne nouvelle de Gangnam Style (ou "Sexy and I know it", "What did the fox say" et OH, MON DIEU L'ÉTÉ S'EN VIENT IL VA Y EN AVOIR UN NOUVEAU!) pendant un certain temps.

Mais là-dedans, il a les pires des pires. Les véritables pègres de la société qui font que même les monstres qui ont établi que la mention même de "Let it Go" vous a parti la chanson dans votre tête semblent acceptables. Je parle, évidemment, des limaces gluantes et flatulentes des fanatiques qui dévouent toute leur vie à être de véritables plaies. Du type qui sont non seulement insatisfaits de la fin de Mass Effect 3, mais qui cherchent activement à violenter, mortifier et horrifier les personnes qui ont travaillé sur cette série de jeux. Du type à avoir cinq comptes XBox Live pour pouvoir insulter votre mère en Surround Sound 7.1 et causer des difficultés à se faire bannir. Du type à considérer que le SWATting est une activité hilarante à commettre contre quelqu'un qui est votre rival sur Call of Duty. Du type à traîner sur 4Chan, Reddit ou 9Gag pour se plaindre des "fake geek girls" en se demandant pourquoi ils sont si seuls et détestés.

Je parle des "sans vie".

Fort heureusement, il n'y en a pas autant que les deux premiers (moins que le 5e, en fait), mais ils sont vocaux, voraces, et viles.

En tant que joueurs/développeurs adultes, il revient à nous de les empêcher d'être comme ils sont. De les arrêter dans leur chemin de destruction. Mais on ne le fait pas. Ou pas assez souvent. Parce qu'on préfère argumenter la fonction vibration des gachettes de la manette de XBox One contre le pavé tactile de la manette de PlayStation 4.

Nous avons tous déjà été, à un certain point, un type de fanatique. Trop souvent, le type qui discute d'une inutilité avec la ferveur d'une personne menacée de mort; alternativement, le type qui veut répandre la "bonne nouvelle" d'un jeu avec l'énergie d'un nouveau reconverti au christianisme. Mais rarement le type qui part une Jihad contre ceux qui s'en prennent à d'autres.

Tant qu'à me faire comparer à une sorte de fanatique, je vais opter pour le dernier.

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Opinion
Critique aux goûts tranchants et développeur de jeux indépendant, Moustafa se plaint beaucoup, même trop (et sans cesse, ça nous agace), mais cherche à pousser la critique constructive dans l'industrie.
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