Tomodachi Life (et la question du privilège)

La semaine passée, Nintendo a annoncé que Tomodachi Life, leur simulateur cocasse de "vie" (qui inclut les relations amoureuses), n'inclurait pas d’options pour les non-hétérosexuels. La raison donnée par Nintendo étant que le jeu ne cherchait pas à apporter un commentaire social par rapport aux relations de même sexe, et qu'ils préféraient prendre un parti plus “neutre”. Le hic, cependant, est qu'en prenant un parti “neutre” (en adoptant une vision hétéronormative des relations interpersonnelles), Nintendo s'est retrouvé dans la position non-enviable d'effacer une partie de la population existante.

Les réactions à la nouvelle n'étaient aucunement surprenantes : les amateurs de jeux vidéo qui s'identifient comme homosexuels, bisexuels ou genderqueer1 s’en sont pris aux médias sociaux pour exprimer leur désarroi et désappointement envers “Ninty”2. Nintendo, étant quand même à l'écoute de leur auditoire, a déposé une excuse vis-à-vis leur position précédente, en mentionnant qu'il était présentement trop tard pour changer le jeu, mais espéraient pouvoir apporter les changements nécessaires pour une suite à venir, si Tomodachi Life est un succès.

Le geste avait de la classe. Nintendo a reconnu son erreur et a pris le temps de placer les piliers nécessaires pour ne pas la commettre de nouveau. La chose aurait dû être close.

Malheureusement, un ami a placé un status assez, disons, stupide, sur un site social qu'on appellera BiblioVisage. Le statut était plutôt inoffensif puisqu'il arrivait peu avant que l'excuse formelle de Nintendo ne soit placée, alors j'en ai profité pour l’informer de la chose. Malheureusement, deux autres personnes se sont jointes au fil des commentaires et maintenant je me retrouve à parler de la question de privilège sociétal.

Je vous présente, mesdames et messieurs de la cour, l'article “A”, retranscrit, comme preuve de l'existence du privilège sociétal transmis dans les jeux vidéo:

Le premier commentaire commence avec des bonnes intentions. « La plupart des gens sont trop stupides pour comprendre les implications techniques derrière l'addition d'une telle fonction une fois qu'un jeu a dépassé le stade de 'Sortie'. », a-t-il dit. Il enchérit avec la notion que « Ninty » pourrait le faire avec une suite et conclut avec: « Souvenez-vous, les enfants. La minorité est TOUJOURS la plus vocale. »

J'ai souligné le terme “minorité” parce que c'est drôle à quel point les gens en majorité aiment dire à la minorité quoi faire. Comme parler moins fort, ou utiliser des termes plus doux. Parce qu'on sait qu'une minorité, ça n'est jamais estompé par une majorité qui ne reconnaît pas ses privilèges en tant que majorité.

Mais c'est la seconde réponse qui me donne un peu plus envie d'appuyer sur le détonateur qui laisserait s'éclater les centrales thermonucléaires souterraines qui anéantiraient au moins 90% de la population terrestre.

« C'est p*****ement stupide. On devrait partir une pétition pour inclure d'autres tendances sexuelles, comme l'asexualité, le drag, la robosexualité, la zoophilie… en fait, j'ai une liste ».

Si vous sentez une envie soudaine de vomir et vous vous identifiez comme faisant partie de la « norme » hétérosexuelle cis-genre3 : Félicitations! Vous avez une conscience sociale!

Prenons un moment pour parler à cet exemple de l’abcès humain. Je vais omettre d'inclure son nom, pour protéger son identité (et, par extension paradoxale, lui permettre de se sentir insulté si et quand il verra l'article).

Cher abscès,

Je ne sais pas comment te le dire, mais ça n'est pas parce que tu considères que certains agissements sont anormaux que ça veut dire que le reste de la planète doit se plier à tes dires. Même, qu'en fait, la tendance démontre que ta façon de penser fait partie de ce que l'on reconnaît comme étant « le problème ». Mais il se peut que tu ne puisses pas comprendre pourquoi l'option d'avoir des relations homosexuelles (outre, probablement, les relations femmes-femmes, que tu dois trouver sexy pendant certaines soirées où tu dois occuper un de tes bras) soit une bonne chose non seulement pour l'industrie, mais aussi pour la société (il y a des études scientifiques là-dessus, alors tais-toi et lis), alors je vais te l'expliquer par le biais d'un exemple.

Prenons Mass Effect. Soyons honnêtes : l'histoire est tellement générique qu'on aurait pu la remplacer par n'importe quel autre univers de science fiction et personne ne l'aurait su. La jouabilité est limite-acceptable, si on garde les standards de la génération des consoles 32-bits. Mais il y a deux choses qui ont permis à la série d'être un succès massif : la capacité de créer un personnage qui permet au joueur de s'y identifier au maximum, et la capacité de prendre un choix vis-à-vis pratiquement toutes les options possibles dans le jeu. Oui, ça a pris jusqu'au troisième jeu de la série pour permettre les relations homme-homme, mais les relations homosexuelles et bisexuelles existaient déjà pour « femShep »4.

Et la série a été un succès massif. Mieux encore : la plupart des joueurs de la série adorent « femShep ». La comédienne vocale étant une des raisons de son succès, je l'accorde, mais je crois que le fait que « femShep » soit forte, intelligente, botte des culs et soit capable d'aborder les membres de tous les sexes visibles dans le jeu la rend encore plus intéressante et impressionnante que « maleShep ». Au point que Bioware a donné une couverture réversible au jeu pour plaire aux gens qui demandaient que « femShep » soit sur la couverture. Je doute réellement que ce soit une minorité de joueurs de la série qui ait fait cette requête pour qu'elle soit accordée. Oui, c'est « maleShep » sur la couverture du troisième jeu, mais ça c'est une décision du département marketing pour plaire aux dude-bros qui sont incapables de bander jouer à un jeu s'il ne présente pas un mâle musclé, blanc avec un gros fusil à la main (ou à l'épaule), préférablement avec un regard songeur et déterminé.

Parce que, soyons honnêtes, si on enlève la personnalisation pointilleuse et les options relationnelles, Mass Effect aurait rapidement sombré dans l'obscurité des jeux à un joueur qui se jouent comme un JDRMM hors-ligne. Mais, à cause de sa capacité à atteindre une majorité de gens s'identifiant comme faisant partie d'une « minorité », Mass Effect a réussi à être un plus gros succès que ce que ça aurait pu être, au point de provoquer une vague de changement dans l'industrie.

Ce que j'essaie de dire est simple : il n'y a pas de « minorité » réelle. La majorité de la planète fait partie de la « minorité ». Qu'ils soient d'une ethnicité différente, d'une orientation sexuelle différente, qu'ils soient trop jeunes, trop vieux, qu'ils aient un handicap physique, qu'ils préfèrent les bicyclettes au lieu des voitures (tu sembles probablement être de ceux à vouloir happer un cycliste parce qu'il est sur la route, mais je vais espérer me tromper), tout le monde fait partie d'une minorité quelconque. Toi, par exemple, tu fais partie de la minorité des connards qui font qu'on ne peut pas avoir de belles choses dans la vie, comme le voyage interstellaire peu coûteux, les hoverboards, ou la fin de la carrière de Nickleback.

Sinon : blâme Mass Effect.

1 Genderqueer: Qui ne s'identifient pas à un genre en particulier. Il n'y a pas encore de terme en français.
2 Ninty: Probablement le surnom le plus insipide depuis “Supes”.
3 Cis-genre: Qui s’identifie au sexe donné à la naissance.
4 femShep: CE QUE JE HAIS CE TERME. C'est Sheppard. Point. La distinction sexuelle du personnage ne devrait juste pas exister.

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Opinion
Critique aux goûts tranchants et développeur de jeux indépendant, Moustafa se plaint beaucoup, même trop (et sans cesse, ça nous agace), mais cherche à pousser la critique constructive dans l'industrie.
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