Assassin’s Creed Rogue : le côté obscur, c’est par où?

Sorti dans l’ombre d’Assassin’s Creed Unity, Assassin’s Creed Rogue, l’opus réservé aux PS3 et Xbox 360, courtise le déjà vu, minimise la prise de risque et entretient le copier/coller. À côté de ça, un twist scénaristique prometteur vous propose d’incarner non pas un assassin mais un templier. Ce concept permettra-t-il de rendre justice aux Assassins en 2014 ?



Le retour du Shay d’ail

Comme tout bon lecteur informé, vous avez dû voir passer les mille et une histoires de bugs et maladresses des studios Ubisoft qui rament fébrilement dans leur galère pour remonter dans l’estime des joueurs. On va leur accorder qu' Assassin's Creed Rogue est un peu plus soigné/moins bogué que son cousin sur Next-gen, si ce n’est qu’il vous donne envie de clamer avec un bel accent british «déjà vu! » toutes les 10 minutes. Considérez par exemple qu’il vous faut environ cinq heures de jeu pour arriver au fameux twist scénaristique. Durant ces cinq heures, vous voguez d’île en île sur votre beau sloop-of-war : le Morrigan (oui, comme celle qui fait des bébés démons dans Dragon Age) moriganen quête de bateaux à aborder, de ressources à dégoter, de villes à explorer exactement comme dans Assassin's Creed Black Flag, sauf que contrairement aux eaux des Caraïbes, « y fait frette » ! Le système de chasse et crafting de votre équipement a son charme, la gestion et le cumul de ressources vous permettant d’améliorer votre vaisseau est très plaisant, l’exploration et la navigation sont jouissives, il n’y a en réalité qu’un seul problème : ça manque de neuf !

Nous avons une… Mission !

Du côté des terres à explorer, cette fois-ci Halifax, Albany et New York (et non, pas de ville de Québec) seront vos principaux terrains de jeux. Certaines missions (navales notamment) demeurent tout de même assez ardues, vous encourageant à parcourir les territoires et à ramasser des ressources afin d’améliorer votre navire. Concernant les quêtes d’infiltration, elles deviennent plus intéressantes lorsque vous passez du côté des templiers. En effet, pour une fois vos cibles ne sont plus de simples vieux gaillards avides de pouvoir, mais bien des jeunes gringalets agiles à capuche : inutile donc de les attaquer de front (sauf si vous voulez vous Shay le templier VS Assassinsfaire violemment fesser par des balles de pistolet ou une lame d’assassin). La tactique est donc de mise. De plus, maintenant que vous êtes passé du « côté obscur » (on jugera de sa noirceur plus tard), une nouvelle dynamique s’installe : vous continuez à traquer vos cibles mais vous êtes également traqué par les assassins que vous devez déloger de leur cachette à coup de fumigènes.

La menace fantôme

Bon, admettons, reprendre ce qu’il y a de mécaniquement bon dans un opus pour le réintroduire dans un autre n’est pas un crime en soi, c’est juste un peu redondant et décevant. Cependant, ce gameplay copier/coller serait pardonnable s'il emmenait le joueur explorer de nouvelles trames narratives palpitantes. Avouons tout de même que l’idée d’incarner un templier était probante : cela fait six opus (pour ne compter que ceux sortis sur consoles de salon) que vous vouez une fidélité sans faille à la confrérie des Assassins, quand tout à couprogue ac, vous basculez chez l’ennemi. Malheureusement, même si vos balades dans Abstergo et les informations que vous récupérerez sur les différents personnages ambivalents de la série (Al mualim du premier Assassin’s Creed par exemple) plantent le décor, le sujet est trop peu exploité. Que ce soit dans la psychologie de Shay notre personnage principal, dans son évolution, ou dans la totalité des événements du jeu, le manque de paradoxe et de tension dramatiques est plus que non palpable.

Un scénario plat qui patine

Vous incarnez donc Shay Patrick Cormac et suivez ses confrères et mentors dans leurs quêtes plus ou moins justifiées, quand soudainement, vous réalisez que le noir dessein qu’ils nourrissaient est contre les intérêts de l’humanité. Comme il s'avère que vous êtes le héros, vous devez immédiatement réprimander vos camarades et décider de sauver le monde tout seul (Raaa c’est toujours les mêmes qui font le sale boulot !). Finalement, les templiers tombent sur vous et se rendent compte que votre vendetta coïncide avec leurs intérêts et hop, vous vous retrouvez dans leur camp. S'ensuit alors une chasse à l'homme contre vos anciens alliés que vous éliminez de sang-froid l’un après l’autre. rogue ac 2Le résumé est à peine caricatural mais ce scénario cousu de fil blanc nous laisse comme un goût amer. Il met en avant un premier problème : le joueur est constamment témoin de faits dans lesquels il n'est pas impliqué. Pour ne vous donner qu'un exemple (au-delà de la guerre de sept ans qui fait juste office de poster) : on nous entraine dans un conflit mené par Shay Cormac, un personnage qu'on ne connaît ni d'Ève ni d'Adam et dont les aspirations et enjeux motivant ses actions nous sont encore plus inconnues. Pourquoi Shay et pas un autre assassin de la confrérie se rebelle-t-il ? Pourquoi ne pas avoir lié les événements de son histoire directement avec les ravages causés par les assassins? Le retournement de situation aurait été bien plus justifié : Shay aurait pris conscience que les événements ayant détruit sa vie étaient dus aux actes des assassins, justifiant ainsi son antagonisme. Ainsi, le joueur aurait plus facilement pu faire corps avec son héros. Le second écueil est le manque de choix cornéliens et de manifestations psychologiques de Shay. Qu’il soit assassin ou templier, il coopère sans broncher et est accepté avec trop grande confiance par ses alliés, ce qui ne crée aucune tension dramatique et fait sombrer Assassin's Creed Rogue dans un manichéisme simpliste. Pourquoi ne pas avoir fait de Shay un héros poursuivant sa propre quête et se servant des deux camps pour parvenir à ses fins? Il aurait ainsi pu se débarrasser de ses alliés à lame secrète avec plus de résignation et son statut de corbeau au sein des templiers aurait pu lui amener de nouveaux ennemis à affronter. Enfin, l’ultime problème et non des moindres est le manque d’empathie et d’attachement possible avec les protagonistes de l'univers d'Assassin's Creed Rogue. On vous présente vos mentors, ils vous apprennent des petits tours et puis s’en vont. Quel attachement avez-vous avec eux si ce n’est le fait que vous les nommez mentor? Plus tard, vous devrez les pourchasser, ce sera le moment d’allier la tension dramatique à la tension ludique (le moment où vous allez triompher d'eux). Il est donc primordial que ces mentors ne soient pas de sinistres inconnus. Pourquoi ne pas avoir par exemple établi un intérêt amoureux entre la mentor Hope et Shay? Il aurait alors été possible de mettre en scène un dilemme pour Shay qui, face à sa quête doit faire des sacrifices. L’apothéose du cassage d’ambiance survient lorsque trois secondes après avoir exécuté l’un de vos anciens camarades, un magnifique écran « félicitations, mission réussie à 80% » apparait comme un cheveu sur la soupe. Si Ubisoft se targue d’être un faiseur de rêves, malheureusement le joueur a encore trop conscience d’être en train de rêver tellement l’illusion n’a de cesse de se briser.

"Si Ubisoft se targue d’être un faiseur de rêves, malheureusement le joueur a encore trop conscience d’être en train de rêver tellement l’illusion n’a de cesse de se briser"

Sans doute vous me direz : « mais voyons, ce n’est pas bien grave, c’est un jeu avant tout, l’histoire n’est qu’un joli papier cadeau ». Cependant, la façon dont sont narrés les événemac  rogue 4ents rentre en synergie avec le gameplay global. Dans le cas présent les multiples maladresses scénaristiques entravent l’expérience et ne rendent pas justice à cet opus. Ce qui s’en dégage notamment c’est le sentiment d’enchaîner des missions consistant à tuer de sang-froid diverses cibles (c’est quand même dommage quand on passe tant de temps à modéliser d’aussi beaux personnages !). Encore un peu et l’enchainement des objectifs « tuer », « tuer », « tuer » vous donnerait presque l’impression de voir Kratos de God of War remplacer votre avatar.  

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CritiquesFaits au Québec
Rédactrice, narrative designer, scénariste de jeu vidéo et multi-task à temps partiel, elle porte une attention toute particulière à la dimension narrative des jeux ainsi qu'à la scène du développement indépendant.
3 commentaires
  • Myriam
    24 novembre 2014 at 11:39
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    Je ne crois pas que l’on peut dire que c’est la “première” fois que l’on joue un Templar. Puisque dans la prologue Assassin’s creed III, on incarne Haytham Kenway en nous laissant croire qu’il est un assassin.

  • jonathan
    24 novembre 2014 at 12:29
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    Honnêtement, le résultat n’est pas surprenant. Cette série s’est essoufflé et n’est pas capable de se renouveler. Black Flag apportait quelque chose de différent, mais il aurait préféré que ce ne soit qu’un jeu de pirate, sans aucun lien avec AC pour pouvoir y aller à fond avec la thématique des bateaux, gestion d’équipage etc.

    “fait sombrer Assassin’s Creed Rogue dans un manichéisme simpliste” C’est un problème général de la série. Alors que le 1er avait réussi à démontrer des nuances (les cibles qu’Al-Taïr tue le remette en question dans ces convictions et croyances), les autres opus n’ont jamais réussi à ramener cela. Il y avait une belle opportunité avec AC III étant donné qu’Haytham est le père de Connor, mais cela n’a pas paru vraiment dans l’histoire.

    “Pourquoi ne pas avoir par exemple établi un intérêt amoureux entre la mentor Hope et Shay? Il aurait alors été possible de mettre en scène un dilemme pour Shay qui, face à sa quête doit faire des sacrifices.” J’ai tout de suite pensé à MGS 3 : snake eater qui a admirablement réussi à démontrer une telle ambiguïté (avec une finale exceptionnelle). Mais c’est AC, et avoir un jeu en 1 an, les développeurs n’ont jamais assez de temps pour paufiner et mettre par écrit une telle complexité dans les relations. C’est toujours du copier/coller des jeux précédents…

    C’est dommage, car je suis un très grand fan de la série, mais je finis toujours par être déçu car chaque opus est du remachâge du précédent. La preuve : Rogue est une copie de Black Flag et Unity (d’après ce que j’ai vu) est une copie d’AC II (l’histoire de vengeance est la même, Argo ressemble énormément à Ezio). Il serait grand temps que la série arrête pour quelques années et reviennent en force.

  • Odile Prouveur
    24 novembre 2014 at 21:45
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    Myriam : C’est vrai, j’aurai peut-être dû préciser que c’était la première fois que le concept était réellement au cœur du jeu.

    Jonathan: Je ne peux qu’abonder dans le sens de tes commentaires : cette série qui s’épuise est le symptôme d’une entreprise qui, sans grande surprise, peine à innover mais surtout est entravée par le carcan de son mode de production.

    Le plus grave pour moi en ce qui concerne cette livraison annuelle de produits en série est qu’ils sont en train de tuer à la fois le mythe de la franchise et l’attente des nouveaux opus. La double ration nous arrive dans la gueule avant qu’on n’ait eu l’occasion de désirer le prochain épisode d’Assassin’s Creed. Selon moi, livrer autant de jeux en même temps est loin d’être un exploit, c’est quasiment montrer aux joueurs que leur franchise est juste un produit consommable ayant reçu très ( voirentrop) peu d’amour.

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