Un maître de Kickstarter, tu seras !

Ça y est, c’est le grand jour, vous vous lancez dans le grand bain. Les moyens de financement traditionnels vous horripilent, vous voulez financer votre jeu en investissant la communauté dans son développement et voulez instaurer un rapport plus direct avec eux. Soit, c’est tout à votre honneur. Cependant, qui veut se lancer dans un Kickstarter les yeux fermés, ne récolte rien du tout.

Étant basés au Québec et grandement en faveur du partage des connaissances qui est plutôt coutume au sein de la communauté indie,  nous nous sommes baladés dans plusieurs studios locaux (Affordance studio, Kitfox Games, Ninedots, etc. ) afin d’y sonder les expériences de plusieurs développeurs.

Précisons tout de même ici que l’art du Kickstarter n’est pas une science exacte et que personne ne prétend avoir percé ses sombres mystères. Cependant, en relevant ces quelques conseils, l’idée était avant tout  de dresser un petit guide des bonnes pratiques, ou disons, de considérations qui seraient profitables à tout studio souhaitant se lancer dans l’aventure semée d'embûches du Kickstarter.

Règle n°1: Kickstarter n’est pas LE moyen d’obtenir le financement de votre projet

Bon, il est certain que cela puisse paraître quelque peu paradoxal, mais en effet, faire reposer le financement de votre jeu sur Kickstarter est selon Pascal Nataf, CEO du studio Affordance, l’erreur kickstarter chickenque font souvent les startups. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le but premier de Kickstarter n’est pas de réunir tous les fonds dont votre projet nécessite, c’est aussi un outil marketing colossal lorsqu’il est bien utilisé. En réalité, réduire les capacités de cet outil de crowdfunding à sa fonction de financement serait limiter grandement son potentiel. Il est d'ailleurs bien souvent conseillé d'utiliser Kickstarter à côté d'autres moyens pour débloquer des fonds.

Concrètement, à quoi sert Kickstarter ? Il vous permet tout d’abord de tester la réception de la communauté avant de vous lancer des mois tête baissée dans un projet. Selon Tanya X. Short de Kitfox Games (qui a récupéré pas loin de 180 000 $ grâce au Kickstarter de Moon Hunters), si votre Kickstarter échoue, cela signifie peut-être que le concept de votre  jeu n’est pas assez bon/abouti et mérite encore un peu de travail avant d’être officialisé. Aussi, c’est un bon accélérateur pour faire croître votre communauté, la fédérer autour d’un projet et lui pré-vendre une licence. Enfin, c’est aussi un moyen d’aller chercher l’argent nécessaire pour finir un projet et le lancer sur le marché.

Règle n°2 : évaluez bien vos ressources

exploding kittensSelon Pascal Nataf, avant d’envisager de débuter une campagne, il est important de se poser les bonnes questions : qui sommes-nous ? Qu’avons-nous développé ensemble ? Quels partenaires avons-nous ? Quelle est la grandeur de la communauté qui nous suit sur les réseaux sociaux ? Qui est-elle ?

À partir de ces différents éléments, vous devriez être en mesure d’évaluer combien vous serez capable de récupérer durant votre campagne.

“Un bon projet n’est pas forcément un gros projet, mais un projet qui rencontre son public!”

À moins que vous ayez la notoriété d’Elan Lee, le concepteur du jeu de carte Exploding Kittens, évitez les demandes trop ambitieuses. Si c’est votre premier projet et votre premier Kickstarter, ce que Pascal Nataf recommande c’est de ne pas excéder 50 000 $. “Si vous avez besoin de plus de 50 000 $ pour un premier projet, c’est qu’il serait préférable de ne pas commencer par celui-là. Mieux vaut démarrer petit, réussir votre premier projet, bâtir votre communauté et par la suite réaliser le jeu de vos rêves, certainement plus ambitieux” recommande-t-il.

Règle n°3 : lancez votre Kickstarter au bon moment

Encore une fois, il n’y a pas de bonne réponse : il faut lancer votre Kickstarter lorsque vous estimez que c’est le meilleur moment pour vous. Cependant, il faut prendre en considération plusieurs facteurs pour déterminer si le moment est justement favorable à votre succès. Nous allons ici parler de deux facteurs. Le premier peut paraître évident, mais il faut éviter de lancer un Kickstarter à un moment de l’année où l’espace médiatique est saturé par des événements ponctuels ou saisonniers (comme Noël) car vous risquez d’avoir du mal à accaparer l’attention des gens.

Le second facteur relève quelque peu d’un contresens. En effet, l’appellation“Kickstarter” peut sembler un peu paradoxale dans la mesure où bien souvent ce type de crowdfunding est plus efficace quand il est utilisé en tant que “Quick finisher”.

Selon Pascal Nataf, le risque de lancer un Kickstarter en début de projet est souvent de tomber dans beaucoup de promesses en estimant mal l’envergure du développement. De ce fait, cela augmente les chances de remettre un jeu un peu trop édulcoré aux joueurs par rapport aux promesses que l’on a faites envers eux.

Règle n°4 : on ne se lance pas dans l’aventure Kickstarter les mains vides

Vous avez une idée révolutionnaire, une équipe du tonnerre, vous savez que votre jeu va plaire. Parfait ! Cependant, il va maintenant falloir vous atteler à une étape cruciale : communiquer cette idée.

moon hunters 3La préparation d’un Kickstarter est sûrement la partie la plus lourde de doute et la plus frustrante. Est-ce que ce qu’on fait là gratuitement va vraiment en valoir la peine? Est-ce qu’on va réussir à ramasser suffisamment d’argent pour payer les programmeurs? Après la sortie de Shattered Planet, le studio Kitfox a aussi traversé un long passage de doutes en préparant la campagne de Moon Hunters. Durant six mois, Tanya a conçu l’univers du jeu et le gameplay pendant que l’artiste Xin Ran Liu développait le style artistique.

Finalement, un tel temps de préparation a pour eux été payant. Cette phase de préparation est bien entendu variable d’un studio à un autremoon hunters.Cependant, sachez que vous devrez vous munir d’une vidéo, fournir un aperçu de votre gameplay, de votre style et de l’expérience de jeu que vous visez, ce qui implique d’avoir un développement assez avancé afin d’avoir quelque chose de présentable. Il vous faut également mûrement réfléchir aux “stretch goals” qui vont convaincre les futurs contributeurs (ou “backers” pour les intimes). Aussi, en sachant qu’une campagne de relations publiques vous attend, il est idéal de préparer un kit de presse que vous pourrez envoyer le premier jour du Kickstarter à tous les organes de presse et blogueurs que vous aurez préalablement ciblés.

Règle n°5 : votre vidéo est votre principal atout

Même si vous prenez le temps de détailler en douze paragraphes votre gameplay et toute son originalité, sachez que les potentiels backers/joueurs aiment les détails de votre projet mais rarement les lire. Ainsi, il faut miser énormément sur tout ce qui est visuel : votre style graphique, votre signature, tout ce qui va accrocher l’œil et l’imagination de votre public. C’est aussi pourquoi la vidéo va se révéler la plus pratique : elle permettra en quelques minutes aux visiteurs de votre Kickstarter de prendre le pouls de votre projet. Certes, tout le monde ne part pas sur un pied d’égalité, certains manipulent mieux la technique et le langage vidéo que d’autres. Cependant, il peut vraiment valoir la peine d’investir des ressources dans la réalisation de cet “asset” qui vous servira à la fois pour votre campagne et pour animer vos réseaux sociaux (dans la mesure où elle peut se partager aisément).



 

Bon, faire une vidéo, c’est important, mais qu’est-ce qu’on met dedans ?

Tout le monde n’a pas forcément les moyens d’offrir un rendu aussi original et accrocheur que la vidéo du Kickstarter de We Happy few, le nouveau jeu de Compulsion Games. Pour la vidéo de Moon Hunters, Tanya a opté pour une structure plus simple mais efficace : une minute de présentation générale du gameplay, suivi de trois minutes d’interview de l’équipe. Selon elle, cette simple structure a permis aux joueurs de comprendre immédiatement les concepts du jeu mais aussi d’entrevoir les humains qui travaillent derrière le projet afin de plus facilement pouvoir créer un lien avec eux. Pour filmer/monter ces quelques minutes, ils ont fait appel à un réalisateur local, Mattias Graham.

Règle n°6 : mettez votre gameplay en avant

god factory En gardant toujours en tête que les visiteurs aiment ce qui est visuel, décrivez votre gameplay de façon schématique pour qu’il soit vite compris, ou mieux, illustrez-le d’une quelconque façon, voire par un prototype dans votre vidéo. On voit souvent des Kickstarter débuter la description de leur jeu par “c’est l’histoire de”. Même si votre jeu porte une grande part narrative avec lui, n’oubliez pas que vous êtes là pour vendre un jeu et non une histoire, il faut que vous en veniez vite au fait : les gens veulent voir du gameplay.

Selon Guillaumegod factory 2 Boucher-Vidal, CEO du studio Ninedots, donner trop de détails techniques sur leur projet au lieu de mettre en avant de façon claire le concept du jeu est ce qui a fait majoritairement défaut à leur premier Kickstarter : God factory.

Faites donc en sorte de mettre en avant votre gameplay mais surtout de le rendre clair et limpide (bon eh puis un petit peu fun aussi !).

Règle n°7 : Vous vendez une idée cool, pas un produit fini

Toujours d’après Guillaume de Ninedots, il faut garder en tête que l’idée principale d’un Kickstarter est de vendre un concept de jeu plutôt que le projet dans tous ses détails. En suivant ce que Pascal Nataf notait plus haut : faire des promesses trop détaillées aux futurs joueurs peut engendrer facilement une déception, voire limiter les développeurs dans leur créativité et la globalité de leur projet.

Le meilleur conseil que peut donner Guillaume est de toujours rester honnête avec les backers car ils vont investir dans un projet à risque. Pour contourner ces «fausses promesses », il est donc préférable de parler davantage de vos intentions et de bâtir plus concrètement votre projet avec vos joueurs/backers en restant très disponible et ouvert à leurs feedbacks plutôt que de leur faire avaler votre jeu déjà tout fait d’une traite. Gardez aussi en tête que les joueurs ont envie d’avoir une part d’imagination dans votre projet.

Règle n°8 : bâtissez votre communauté avant de faire un Kickstarter

highlands 22Oui, je sais, on a dit plus haut que Kickstarter était un outil marketing qui devait permettre d’élargir votre communauté. Justement, il faut garder en tête le terme “élargir”. Une campagne Kickstarter est un marathon. De façon à optimiser vos chances de succès, vous avez tout intérêt à démarcher les prémisses de votre communauté AVANT via les réseaux sociaux (en faisant par exemple appel à des leaders d’opinions ou en fédérant les gens autour du contenu que vous créez au jour le jour). Vous pouvez aussi participer à des événements fréquentés par vos joueurs-cibles. Burrito Studio, les développeurs derrière Highlands ont participé au Comiccon de Montréal en septembre 2014 et en ont profité pour à la fois inviter des passants à tester une démo de leur jeu, mais ahighlands 23ussi construire une liste de diffusion pour les intéressés. Après avoir lancé leur Kickstarter quelques mois après, ils ont recontacté toutes les personnes ayant souhaité laisser leur adresse pour leur communiquer le lancement et les détails de la campagne. D’autres événements comme PAX EAST à Boston sont également très prisés par les développeurs pour échanger avec le public et constituer les premiers membres de leur communauté.

Le studio Kitfox, en plus de fédérer les joueurs autour du contenu publié régulièrement sur leur blog huit mois avant de démarrer la campagne pour Moon Hunters, ont pu bénéficier d’une apparition sur le site Square Enix Collective. Les moyens de constituer votre communauté et de communiquer votre contenu sont multiples et peuvent être assez originaux, il peut donc vraiment valoir la peine d’investir quelques semaines/heures de votre temps pour penser et mettre en acte un moyen de toucher d’un peu plus près ceux qui se feront ambassadeur de votre Kickstarter ultérieurement.

Règle n°9 : créez un climat de confiance avec votre communautéshattered planet 2

Vous n’êtes pas un marchand de tapis et n’allez pas fuir aux îles Caïman avec votre magot, sauf si vous voulez vraiment vous attirer les foudres de TOUTE la communauté des joueurs/développeurs.

Il faut garder en tête que les personnes qui investissent dans votre Kickstarter prennent un risque avec vous et vous octroient leur confiance. Tout ce qui vous permettra de renforcer la confiance entre votre équipe et vos contributeurs (en sollicitant régulièrement leur avis par exemple) sera bénéfique à la fois au succès de votre campagne, mais aussi au développement de votre projet.

Pour Tanya, il était important de mettre en avant le fait que l’équipe de Kitfox avait déjà travaillé ensemble sur un autre jeu : Shattered Planet. D’après Tanya, cela a permis à l’équipe d’être jugée plus sérieusement.

Enfin, pour reshattered planet 3nforcer votre crédit, ne négligez pas la parole des leaders d’opinion, à savoir : les blogueurs, la presse, les streamers, voire d’autres studios de jeux vidéo. En mettant en avant ces différents feedbacks sur la page de votre Kickstarter, votre bénéfice sera double. Il y a de fortes chances que l’opinion de ces leaders (en plus de vous avoir donné de la visibilité) convainc de nouveaux visiteurs de votre campagne de financement, mais aussi crée de l’engagement envers les personnes qui vous ont mentionné. Celles-ci seront encore plus encouragées à partager les nouvelles de votre jeu et à vous suivre de plus près par la suite.

Règle n°10 : les premiers jours de votre campagne sont cruciaux

jotun 1Bien démarrer sa campagne et mobiliser votre réseau pour récupérer un nombre exponentiel de fonds dans les premiers jours peut rapidement entraîner un effet boule de neige. Il y a au moins deux raisons qui expliquent ce phénomène. Comme nous l’explique William Dubé qui a amassé 64 000 $ grâce à la campagne de Jotun, la première raison est la visibilité que vous octroie Kickstarter en vous positionnant en première page sur leur site.

« les gens aiment encourager les success stories. » Tanya X.Short

La deuxième selon Tanya repose sur le fait que les gens aiment encourager les « success stories ». D’après elle, plus vite vous pouvez clamer que votre campagne est jotun 2un succès, mieux c’est. Pour toutes ces raisons, vous comprendrez donc qu’il est donc primordial de relayer l’information aux médias le plus tôt possible afin qu’ils vous fassent de la publicité et de faire appel à votre réseau pour qu’il vous aide à passer l’étape du financement. Il est certain qu’être financé en trois jours de campagne est toujours idéal, cependant si vous n’avez pas obtenu votre financement arrivé à cette échéance (ce qui est le cas de la majorité des projets à succès), tout n’est pas perdu, la tension va monter progressivement.

Règle n°11 : il faut travailler main dans la main avec vos "backers"

Selon William, les gens qui investissent dans votre projet représentent votre public cible. Vous avez la chance d’avoir sous la main un groupe de personnes qui ont pré-commandé vos concepts, avec un peu de chance ils vont être friands de collaborer avec vous pour que votre jeu leur ressemble un peu. N’hésitez donc pas à leur demander leur avis quant à certains choix de design, apprenez d’eux,  donnez leur des occasions de s’exprimer et de communiquer avec vous.  L’équipe de Kitfox a tenté rapidement de comprendre ce qui plaisait tant dans le projet Moon Hunters à leurs fans. Ils ont vite découvert que la possibilité de bâtir sa propre mythologie était au cœur de leurs préoccupations, c’est pourquoi  ils ont rapidement décidé de mettre plus d’emphase sur cet aspect dans le développement du jeu.

Règle n°12 : ne négligez pas la communauté des développeurs

Si vous vivez entouré d’une communauté de développeurs aussi vivante et prête à partager que celle présente au Québec, cela ne peut être qu’une belle opportunité à saisir. Si vous vous lancez pour la première fois dans une campagne de sociofinancement, évitez-vous quelques erreurs en enquêtant sur les précédents Kickstarter  portant un projet similaire au votre. Analysez les raisons de leur échec ou de leur succès et n’hésitez pas à rentrer en contact avec les entreprises ayant affronté des problématiques similaires aux vôtres, vous ne ferez que gagner un temps considérable.

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Règle n°13 : n’oubliez pas que votre succès dépend aussi de la chance

Enfin, la dernière considération à garder en tête est qu’il n’y a pas, rappelons-le, de recette miracle pour réaliser sa campagne de financement participative. Rien ne peut garantir votre succès, cependant en suivant les conseils de votre communauté, vous pouvez accroître ces chances. Cela veut dire aussi que si vous échouez, cela ne signifie pas que votre projet n’est pas fondamentalement mauvais, les circonstances et votre stratégie de communication ont peut-être joué en votre défaveur. Quoi qu’il en soit, que votre campagne soit un succès ou un échec, pensez à produire un post-mortem avec votre équipe ainsi que des personnes externes afin d’apprendre vous-même de vos erreurs.

Bonne chance !

Pour en savoir plus sur le sujet, vous pouvez notamment retrouver ici le post mortem du studio Kitfox pour le kickstarter de Moon Hunters.

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DossiersSemaine des Indépendants
Rédactrice, narrative designer, scénariste de jeu vidéo et multi-task à temps partiel, elle porte une attention toute particulière à la dimension narrative des jeux ainsi qu'à la scène du développement indépendant.
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