Du financement pour de nouvelles PI québécoises, oui mais pour qui?

Le 16 novembre dernier, Investissement Québec annonçait son nouveau programme de développement de la propriété intellectuelle dans le secteur des jeux vidéo donnant aux studios québécois la possibilité de récolter de 175 000$ à 3 000 000 $ pour le développement de leurs projets. Étant une industrie florissante et fière de son identité, une démarche telle que celle-ci est du pain béni, reste à savoir qui peut prétendre à ce programme ?

Le Québec, cette plaque tournante

Troisième plus grand marché mondial du jeu vidéo avec 139 compagnies et quasiment 11 000 travailleurs du jeu, le Québec a de quoi être fier de revendiquer son identité et son savoir-faire.

“l’idée de ce programme est de donner les moyens à cette industrie de conserver et de développer ses propres franchises."

C’est pourquoi, comme nous l’explique Benoit Leroux le directeur des fonds d’investissement chez Investissement Québec, l’idée de ce programme est de donner les moyens à cette industrie de conserver et de développer ses propres franchises.

Comment lui donne-t-on de l’élan?

Bon, comment fonctionne concrètement ce programme? Sachant que l’industrie québécoise  du jeu vidéo fonctionne davantage par projets, le programme se veut être une enveloppe pour la réalisation d’un projet spécifique et non pour la globalité du studio. Cette enveloppe pourra contenir un maximum de 35% du coût total du projet et viendra s’ajouter aux fonds privés recueillis par le studio en amont. Le montant octroyé pourra varier entre un minimum de 175 000$ jusqu’à un maximum 3 000 000$. Autrement dit, le coût minimal d’un projet doit être de 500 000$ pour obtenir 175 000$ d'investissement Québec, les 325 000$ restants étant les fonds privés du studio. À partir de là, nos investisseurs provinciaux récupèreront une part sur les bénéfices équivalente au pourcentage octroyé.

À quelles conditions?

Bien entendu, puisqu’on cherche à promouvoir les corps de métiers québécois, le programme impose donc d’effectuer une majorité des dépenses au Québec, mais n’empêche en rien d’aller chercher de l’expertise ailleurs. Cependant, la situation géographique du studio sur le sol de la province quant à elle ne doit pas déroger à la règle. Enfin, ultime condition qui paraît bien évidente, le studio doit posséder la majorité de sa propriété intellectuelle.

Aussi, selon Benoit Leroux, ce programme peut être complémentaire à ce qui est reconnu comme étant le poumon de l’industrie vidéoludique québécoise : le Fond des Médias Canadiens.

Un nouveau moteur pour l’industrie indie?

D’après Thiéry Adam, CEO de Trailblazer Games, anciennement producteur chez Ludia, ce programme est vraiment une façon intelligente de faire profiter la province de ce poumon économique. Si on prend un peu de recul et que l’on essaye de comprendre la démarche de ces dernières années, on réalise qu’avec les crédits d’impôts pour les producteurs de multimédias, on cherchait à faire en sorte d’inviter des studios déjà établis à venir créer de l’emploi au Québec dans le secteur des jeux vidéo. Ces crédits d’impôts permettaient principalement la création de postes d'exécution (et les bénéfices retournaient majoritairement aux maisons mères comme en France pour Ubisoft). Aujourd’hui on arrive à la phase suivante du développement de cette industrie québécoise : on cherche à aider les compagnies à développer des talents stratégiques, à encourager les entrepreneurs, à créer de nouvelles franchises au Québec et à en faire profiter son l’économie.

“On arrive à la phase suivante du développement de cette industrie québécoise : on cherche à aider les compagnies à développer des talents stratégiques, à encourager les entrepreneurs et à créer de nouvelles franchises.”

Aussi, la réalité est qu’avec la croissance de tous les nouveaux studios indépendants ainsi que leurs nombreux projets, les applications au Fond des Médias Canadiens sont de plus en plus élevées, et de surcroît, la chance d’obtention de ceux-ci est moindre. Le programme d’aide au développement de propriété intellectuelle pourrait donc s’avérer comme une alternative. Même si on pourrait leur reprocher leur manque de risque (ou leur intelligence) dans la mesure où ils allouent leurs fonds après que plusieurs instances probablement plus expertes (éditeurs, incubateurs, etc.) aient débloqué les fonds privés exigés pour l’obtention des 35%. Le projet est donc déclaré viable par plusieurs instances au moment où ils peuvent octroyer leurs fonds.

Comme nous le fait remarquer Pascal Nataf, CEO du studio indie Affordance, passé tous ces critères, il y a peu de chances que la plupart des projets de l’industrie indépendante québécoise soient admissibles. Le programme semble plutôt destiné à de plus grosses entreprises déjà à moitié pérennes telles que Behavior, Frima, Budge, Hibernum ou de plus gros indies tels que Panache Digital Games ou encore Red Barrels.

“Cela montre surtout la volonté du gouvernement québécois d’investir dans l’industrie du jeu et sa sensibilité à aider les entreprises locales à se développer afin qu'on passe d'un centre de développement à un centre de création. ”

Toutefois, Pascal Nataf reste positif en avouant que “cela montre surtout la volonté du gouvernement québécois d’investir dans l’industrie du jeu et sa sensibilité à aider les entreprises locales à se développer afin que l'on passe d'un centre de développement à un centre de création.” Même si, cela révèle peut-être encore une mécompréhension du gouvernement sur le fonctionnement de l’industrie ou des mesures qui pourraient être mises en place pour aider son développement dans le contexte actuel. Comme le propose Pascal, on pourrait par exemple investir dans des programmes tels que la SODEC pour encourager les entrepreneurs à démarrer leurs projets et s’inspirer de programmes en vigueur en Ontario comme celui de l’OMDC. Avec ce programme, on a malheureusement un peu l’impression qu’Investissement Québec apporte du soutien à des entreprises qu’elle aide déjà comme Hibernum qui a reçu 5 millions de leur part en 2014.

Cependant, Thiéry Adam voit cela d’un oeil un peu plus optimiste dans la mesure où ce type de démarche devrait, espérons le, inspirer l’arrivée de nouveaux investisseurs privés (incubateurs, etc.) qui permettraient de pallier le manque actuel pour franchir cette première étape de recherche de fonds privés.

Image à la une : Sang-Froid Tales of Werewolves d'Artifice Studio

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Rédactrice, narrative designer, scénariste de jeu vidéo et multi-task à temps partiel, elle porte une attention toute particulière à la dimension narrative des jeux ainsi qu'à la scène du développement indépendant.
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