Cineplex et Uncharted, un drôle de cinéma

Après l’annonce du duo Cineplex/World Gaming début juin d’un tournoi sur Uncharted 4 doté de plus de 100 000$ de prix, c’est EA qui s’est aussi lancé dans la partie, posant un “petit” million de dollars sur Madden. Des sommes mirobolantes, sur des titres pas franchement réputés pour leurs scènes compétitives, nous renvoient à la question : est-ce bien raisonnable?

Lors de la finale du Canadian Championship sur Street Fighter V, qui fut une belle réussite, nous avons eu la chance de discuter un peu avec Wim Stocks, Vice-Président Exécutif de World Gaming. Pour rappel, Cineplex a investi 15 millions de dollars dans la plateforme de compétitions en ligne, avec l’ambition d’attirer un public plus jeune et possiblement moins coutumier des salles obscures, via la création de ligues E-Sports. Neuf mois plus tard, le butin est relativement maigre : un tournoi Call of Duty en duel dont pas grand-monde n’a entendu parler, une viewing party pour l’ESL One sur CSGO également discrète et plutôt chère, et enfin ce tournoi sur Street Fighter V. Si les progrès sont clairement là, avec un événement enfin diffusé en direct sur Twitch, la marge de progression reste large, principalement concernant cette diffusion. Mais pour l’essentiel, le contrat était rempli : un tournoi de qualité, des joueurs soignés et heureux, et un beau spectacle pour les amateurs de baston ayant fait le déplacement. Cependant, la double annonce bouclant l’événement a pu laisser dubitatif, avec une journée Guitar Hero Live, qui a depuis été reportée à une date ultérieure sans aucune communication officielle, et donc, ce fameux tournoi sur Uncharted 4.

Ah bon, un speedrun? Non, un 5vs5.

L'annonce faite durant le tournoi de SF5

L’annonce a en effet, de quoi surprendre. Uncharted 4 est un succès incontestable : probablement le plus beau jeu sur PS4 à ce jour, et réussi en tous points, le titre de Naughty Dog se place dans le panthéon des jeux de la console de Sony. Mais ce n’est clairement pas pour son mode multijoueur, dont beaucoup ignorent même encore l’existence à ce jour. C’est donc un gros pari, comme le reconnaît Wim Stocks : “Nous aurons énormément de soutien de la part de Sony et du développeur, qui veulent vraiment mettre en valeur le multijoueur de ce titre, et le jeu d’équipe”. On l’aura compris, il s’agit donc d’une commandite directe, profitant de l’engouement actuel autour de l’E-Sports. “C’est une grosse franchise, ce sera inhabituel, mais c’est une belle opportunité, et nous la saisissons pour élargir le public, faire prendre conscience de ce phénomène, d’une manière originale”. L’intention est louable, et après tout, un tel budget ne semble pas bien important pour un mastodonte de l’industrie du jeu vidéo comme Sony. Exposer un jeu sur son aspect probablement le moins connu, et certainement pas sa force principale, reste un choix marketing singulier, mais pourquoi pas?

L’E-Sports, nouveau véhicule publicitaire?

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Et oui, Uncharted devant Dota2 et CSGO, mesure Drake-onienne.

World Gaming a donc implanté Uncharted 4 et l’a placé en tête d’affiche sur sa liste de jeux. Le but : “faire venir un nouveau public”, “construire une nouvelle audience”. Si l’intention est louable, dans les faits, le sentiment de mettre la charrue avant les boeufs est là. Pousser les joueurs à embarquer sur un titre possiblement compétitif par la seule puissance marketing et le succès d’un jeu réputé pour ses qualités narratives, repose soit sur une grosse confiance dans le potentiel de son jeu, soit sur une méconnaissance du milieu E-Sports. Il est indéniable que le sport électronique explose depuis quelques mois : les articles et couvertures sur les médias traditionnels s’enchaînent, la poussée vers le grand public se fait omniprésente. Les derniers faits marquants sont l’intérêt de la discipline de la part de grand clubs de football européens, comme le FC Valence en Espagne. On cherche à attirer une audience ayant déserté les postes de télévision pour la page d’accueil de Twitch. Les possibilités d’un cercle vertueux sont réelles, le public grandissant du sport électronique serait un enjeu suffisamment important pour que les grands médias et clubs sportifs se jettent dans la mêlée, à l'image d’ESPN qui a probablement l’une des plus belles colonnes E-Sportive parmi les grand médias sportifs. La ELEAGUE sur CSGO est un magnifique projet pensé et créé pour la télévision, mais dont le succès commercial, loin du fiasco, n’affiche pas pour l’instant une audience faramineuse. Dernier exemple en date comme cité en début d’article, EA qui aura attendu 2016 pour prendre conscience du potentiel compétitif de ses franchises de sport (quelle ironie), et injecte un million de dollar dans Madden.

Nathan va la cruche à l’eau...

Vous l’aurez compris, une question me taraude personnellement : cette expansion n’est-elle pas trop rapide? En s’appuyant sur des chiffres parfois un peu trop enthousiastes, à travers lesquels on vend un E-Sports faisant  soi-disant jeu égal avec les finales de NBA, ne risque-t-on pas de se brûler les ailes à vouloir grimper trop rapidement? Car derrière le baobab de Riot, la forêt de jeux compétitifs affiche des statistiques certes en progrès, mais bien plus modestes. Des événements quasi expérimentaux, comme un tournoi d’Uncharted 4, ne pourraient-ils pas faire plus de mal que de bien, en perdant la confiance de sponsors insatisfaits du retour sur investissement? L’E-Sports continuera de grandir, et surtout mûrir, à travers ses échecs comme ses réussites. Se démarquer de la concurrence pour proposer du contenu original est toujours le bienvenu. Mais créer des événements voués à pertes sèches pour une audience plus qu’hypothétique, m’inspire plus de l’énergie vainement gâchée par une tentative marketing bancale.

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EsportsOpinion
Tombé dans la NES quand il était petit, c'est un fan de jeux vidéo depuis l'enfance. Console, puis PC, c'est l'avènement d'internet qui scellera sa passion pour le jeu en ligne. FPS, STR, MOBA, un café, l'addition, tout l’intéresse, et il suit avec attention la scène pro à travers le monde. Au diapason de ses origines, il trouve son inspiration au sein d'une organisation secrète: #FrenchWhine.
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