Root Letter : excursion dans un jeu narratif

Il nous arrive parfois d’essayer d’autres styles de jeux, de sortir de notre zone de confort. Et le Visual Novel √Letter (PS4, PSVITA), développé par Kadokawa Games et publié par PQube, figure parmi ces titres qui arrivent à nous surprendre.

Il y a quinze ans, vous échangiez des lettres avec une étudiante, Aya, de Matsue, dans la préfecture de Shimane. Après dix lettres, vous n’avez plus jamais eu de ses nouvelles. En déménageant vos vieilles boîtes qui traînent chez vos parents, vous tombez à nouveau sur ces lettres, et constatez qu’il y en a une autre que vous n’avez jamais ouvert. Et dans celle-ci, votre correspondante vous avoue avoir tué quelqu’un. Voici les prémices de √Letter (aussi écrit Root Letter), un Visual Novel d’aventure.

Il faut savoir, avant tout, qu’un Visual Novel (je conserverai l’appellation anglaise ici, car roman visuel ne renvoie pas à la même connotation) n’est pas garant de plaire à l’ensemble des joueurs. Il s’agit d’un genre axé sur la narrativité d’un jeu; en ce sens, ce jeu vidéo se trouve à la jonction entre la littérature et le jeu. √Letter (PS4, PSVITA), quant à lui, est un jeu qui peut facilement devenir un cas d’école pour bien comprendre le genre et le découvrir.

Jonction réussite entre jeux vidéo et littérature

Dans √Letter, le joueur accompagne un personnage (ici masculin, mais sans nom fixe) tout comme un lecteur suivrait le point de vue d’un narrateur. Le joueur l’accompagne tout autour de Matuse, de son auberge aux plus grandes attractions de la région, pour tenter de comprendre ce qui est arrivé il y a quinze ans pour qu’Aya, sa correspondante, disparaisse sans laisser de traces. Les descriptions ne sont pas seulement laissées aux textes : le travail de Mino Taro, anciennement chez Konami, reproduit fidèlement les lieux réels de Matsue, avec un soin tout particulier pour capturer l’essence des lieux. Chaque dessin tente de reproduire l’essence de Matuse, et en ce sens √Letter se veut aussi un joli hommage à la ville (mais une distance de seulement 10 000 km m’empêche de vérifier le tout). C’est un genre tout désigné pour la contemplation et la réflexion, avec quelques interactions avec les objets qui composent le décor. Rien n’est laissé au hasard dans la composition de l’image (les détails donnent parfois quelques indices sur le déroulement de l’histoire). Accompagné de pièces au piano, au violon ou au violoncelle (par Takashi Nitta), le jeu dégage une ambiance calme, voire sereine.

Illustration du lac Shinji, comme si vous y étiez.

Illustration du lac Shinji, comme si vous y étiez.

Narration interactive

Là où √Letter, ou plus particulièrement son genre, devient intéressant, c’est dans l’évolution de sa trame narrative et de l’interactivité qui est offerte aux joueurs. Le jeu peut se terminer de cinq façons différentes, et certaines d’entre elles ne seront accessibles qu’une fois le jeu terminé (ce qui demande une dizaine d’heures, ce qui est en soit pas trop mal pour le genre). Le joueur choisit les différentes réponses du narrateur et essaie d’accumuler des indices pour savoir ce qui est arrivé à son ancienne correspondante. Cette quête mène le narrateur/joueur à discuter avec les anciens collègues de classe d’Aya, mais ceux-ci se révèlent peu réceptifs. L’histoire gagne en complexité après un ou deux chapitres, si bien que le joueur reste accroché à l’histoire et désire en savoir davantage. Ceux et celles se remémorant parfois leurs années d’études comprendront très bien l’atmosphère du jeu, où il existe une sorte de relation plus ou moins définie entre les personnages d’une même classe, bien qu’ils ne s’apprécient pas entre eux. Malheureusement, aller plus en profondeur dans la complexité de l’histoire menacerait de divulgâcher (lire ici : spoiler) l’histoire, qui est la raison pour laquelle un Visual Novel est joué.

On y rencontre aussi d'étranges personnages...

On y rencontre aussi d'étranges personnages...

S’initier au genre

Toutefois, et cela peut à la fois être bon ou mauvais pour le jeu, les indices et autres énigmes sont rapidement résolus (et une section est dédiée à donner des indices supplémentaires). Cela crée une histoire au rythme accéléré, qui détonne avec son ambiance calme, et qui favorise le partage de sentiments avec le personnage principal qui est envoyé de par et d’autre de la ville. Les séquences d’interrogation sont aussi suffisamment complexes pour être intéressantes, mais sans briser le climax des chapitres. En ce sens, √Letter peut offrir une excellente première expérience de Visual Novel aux joueurs intéressés par le genre, mais peu enclins à y sauter. L’histoire y est moins violente que les jeux produits par Spike Chunsoft (Danganronpa, Zero Time), et offre des contextes différents aux Professor Layton et Ace Attorney, qui ont permis, il faut le souligner, de repopulariser le genre en Occident.

Entre deux séquences narratives, il faut découvrir Matsue.

Entre deux séquences narratives, il faut découvrir Matsue.

 

Passivité n’égale pas oisiveté

Le jeu se déroule de lui-même, ou presque. Les mécaniques sont assez simples : il faut sélectionner différentes réponses, fouiller des pièces, trouver des indices et les associer les uns aux autres. Il ne s’agit pas de s’asseoir devant son écran et d’appuyer seulement sur « A », et de profiter d’une histoire. Le joueur doit comprendre ce qui lui est dit. Il est vrai que l’équipe de localisation semble avoir eu quelques problèmes en le traduisant vers l’anglais (langue dans laquelle le jeu a été essayé ici), mais cela ne nuit en rien à l’évolution de l’histoire (ou au mieux, cela fera rire). À la rigueur, cela renforcera le côté japonais de l’histoire et lui confèrera un peu d’étrangeté.

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√Letter se révèle être un bon Visual Novel qui, sans trop innover, joue assez bien avec les codes du genre pour offrir une expérience intéressante. Surtout, s’il faut y jouer, c’est pour son histoire. Sa narration est fluide, avec quelques rares haussements de sourcils (mais, comme tout Visual Novel, il faut voir toutes les fins du jeu pour comprendre l’histoire dans son entièreté — ou aller sur les Wikis, il y a toujours quelqu’un qui fait un résumé). Ce Visual Novel demeure malheureusement cher sur PS4 ou PSVITA (50 à 80 $ selon les vendeurs) pour quiconque voudrait s’initier au genre. Bien que cela ne prenne qu’une dizaine d’heures compléter une fin, y rejouer est impératif. √Letter suit les règles du genre en laissant volontairement des flous, des zones grises dans la trame narrative qui sont sujets à différents développements. Pour ceux appréciant le genre, sachez que √Letter en vaut la chandelle. Histoire plutôt réaliste, fluide et intéressante.

On y accroche, si bien qu’on retourne devant le jeu pour savoir ce qu’il s’est vraiment passé quinze ans auparavant. Une histoire qui laisse une sensation similaire à celle d’un excellent roman dont la fin de la lecture attriste.

Le jeu a été joué sur PS4. Traduit seulement vers l'anglais.

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Critiques
Chercheur (Ph.D), rédacteur, traducteur, Pierre affectionne les questions sociales, culturelles et narratives dans les jeux.
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