David Lynch Teaches Typing – Peser ses mots

Vous souhaitez perfectionner votre frappe au clavier mais votre vieille copie piratée de Tap Touche n’est compatible qu’avec Windows 98? Qui de mieux que le réalisateur le plus étrange de la planète, David Lynch en personne, pour vous donner une leçon de doigté.

C’est le programmeur Hyacinth Nil et le scénariste Luke Palmer qui se sont assemblés sous le nom de Rhino Stew, pour cette parodie du jeu de Commodore 64 Mavis Beacon Teaches Typing. C’est une petite expérience gratuite d’environ 5 minutes, un must pour tout fan du réalisateur. Vous pouvez le télécharger gratuitement à cette adresse, ou regarder le jeu en entier dans la vidéo ci-dessous.

Évidemment, il fallait s’attendre à quelque chose d’un peu étrange et parodique, d’autant plus que la voix monotone et criarde imitée ici est celle de Gordon Cole, son personnage sourd dans Twin Peaks. Le passage noir et blanc terrifiant à la toute fin est un pastiche dans le mille du fameux réalisateur. C’est une belle petite expérience cocasse et originale qui vaut le détour.

Les vrais fans de David Lynch peuvent trouver quelque chose de plus profond dans ce programme ridicule. En dehors du fait que cet homme bizarroïde soit un choix absurde pour un jeu d’apprentissage comme celui-ci, on pourrait y voir un paradoxe : David Lynch déteste les mots.

La trahison du langage

L’essai vidéo de Grace Lee sorti tout récemment sur sa chaîne YouTube “What's So Great About That?” pointe justement le fait que David Lynch a une relation tordue avec le langage. Il a toujours évité d’expliquer ses oeuvres, ce qui le rend très difficile à interviewer.

Selon lui, l’art perd toute sa magie lorsqu’on utilise des mots pour le décrire.

Si on accepte les phénomènes étranges qui se passent dans l’univers de ses films sans se poser de question, on laisse leur côté artistique intact. Si on les décrit, comme par exemple : « Un homme qui sort d’une prise électrique, dirigé par le bras d’un ex-nain qui est devenu un arbre-cerveau », ça rend le tout encore plus ridicule. C’est parfois mieux de laisser les images parler d’elles-mêmes.

C’est sur ses toiles où cette tendance est la plus évidente : il s’amuse à nommer les objets avec un seul mot, alors que tout le contexte étrange autour n’est pas expliqué du tout.

La philosophie de Lynch pour les jeux vidéo, est-ce possible?

Vous savez, ceci est mon deux-centième article sur Multijoueur. Étant donné que j’ai un penchant pour les jeux qui innovent, plusieurs de mes coups de coeur sont des jeux indépendants plus artistiques que la moyenne. Étant rédacteur, je me retrouve souvent à devoir faire ce que David Lynch déteste : mettre des mots sur l’art.

Pour des jeux comme Cuphead, son côté artistique est facile à défendre, puisqu’il est appuyé par du gameplay plus traditionnel. Là où ça se corse, c’est lorsque le point d’attrait PRINCIPAL d’un jeu est son côté artistique. Pour la plupart des joueurs, ce n’est pas assez. Ça prends des scores, des points d’expérience ou une valeur de rejouabilité, alors que pour n’importe quelle autre oeuvre d’art (livre, film, musique, peinture), on la prend comme elle est sans demander à ce qu’elle continue de nous offrir plus.

C’est difficile pour un critique de jeu vidéo de justifier ce sentiment d’émerveillement à la vue de ce mélange de son et lumière. Par exemple, Thumper m’a traumatisé à vie (dans le bon sens). Dire que le jeu est beau, ce n’est pas assez. C’est un « gesamtkunstwerk », une oeuvre d’art totale, qui utilise à la fois sa musique, ses visuels et son interactivité pour créer un tout, si unique, si marquant, que ça devient son propre micro-univers. De dire que c’est “un jeu de rythme dans lequel un scarabée glisse sur un rail infini” est réducteur, une insulte à ce que le jeu nous présente.

«The Witness n’as pas l’air bon, on ne fait que tracer des lignes », disaient les sceptiques. Ils avaient raison, mais sont tout de même passés à côté d’un des meilleurs jeux de casse-tête de la décennie. « Kentucky Route Zero ne propose pas de choix qui influence l’histoire », dit le public habitué aux promesses d’un scénario personnalisé à 100%. Pourquoi ne peut-on pas simplement se laisser raconter une histoire tel que l’auteur l’as imaginé?

Je me demande quand nous pourrons finalement juger les jeux vidéo de la même façon qu’une oeuvre de David Lynch. Une oeuvre d’art à prendre telle quelle, que l’on aime ou pas.

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Opinion

C’est un gamer, fan de science-fiction, de BD, de jeux de société et de musique électronique. Bref, un geek. Rédacteur depuis 2008, il adore partir à la recherche de jeux uniques, peu importe leurs dates de sortie ou leurs pays d’origine.

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