Kratos et l’hypermasculinité

Quand j’étais adolescent, la série God of War me laissait complètement indifférent. J’étais un adolescent sensible, qui n’aimait pas le sport et les démonstrations de virilité. Je préférais mes personnages de jeux comme moi : dépressifs et un peu androgynes (allô Cloud).

***ATTENTION, CE TEXTE CONTIENT DE LÉGERS SPOILERS***

L’hypermasculinité pleine de rage et de testostérone de Kratos ne me parlait donc pas du tout. Et quand j’ai complété God of War 3 pour la première fois l’an dernier, et que je suis arrivé à la scène où je devais impressionner Aphrodite avec mes prouesses sexuelles, je n’ai pas pu m’empêcher de rouler des yeux. Voilà une série qui avait été créée pour un adolescent que je n’avais jamais été.

Une nouvelle série, une nouvelle perspective

Puis je me suis lancé dans le dernier God of War, cette semaine, et j’ai fait une formidable découverte : Kratos est un homme (ou plutôt un dieu) complètement changé. Si la première trilogie nous racontait l’histoire d’un guerrier aveuglé par sa rage, cette nouvelle série nous propose un personnage aux prises avec un tout autre défi : se connecter à ses émotions.

Jusqu’à maintenant, Kratos était un personnage qui agissait comme l’archétype du héros masculin : il était fort, confiant, dominant. Mais aussi, il était plein de colère, il était agressif, et incapable de mettre de côté son ego. Plutôt que d’accepter l’insulte pour le plus grand bien, Kratos jurait de se venger à tout prix, quitte à détruire le monde.

Je sais qu’il y avait là une tentative de morale, mais la série a un peu perdu sa finesse narrative au fil des épisodes, pour n’en devenir qu’un spectacle violent qui glorifiait l’agressivité de Kratos. God of War 3 nous présentait un anti-héros qui provoque la fin du monde, et pourtant, tout ce qu’on retenait c’était les démembrements sanglants.

Maintenant, le dieu de la guerre doit accomplir une tâche beaucoup plus difficile que de terrasser le Dieu de l’Olympe : élever son fils. Dans un moment au début du jeu, Atreus, le fils de Kratos, contemple la montagne qu’il s’apprête à escalader pour aller y déposer les cendres de sa mère, et il laisse échapper la phrase suivante : « J’aimerais que maman soit là pour voir ça ». Kratos, qui partage le deuil mais qui ne veut pas le montrer, dans une vaine tentative d’être «fort comme un vrai homme», veut poser sa main sur le dos d’Atreus… mais il faiblit et ne réussit pas à le faire, laissant son fils penser qu’il porte le deuil seul.

Revoir l'hypermasculinité

C’est ce moment qui m’a réconcilié avec Kratos. Il y a là une formidable image : un dieu, qui a éliminé à lui seul l’Olympe, qui a terrassé des géants et qui s’est échappé de l’enfer, est trop faible pour consoler son fils. Parce qu’en vrai homme, il a appris à être fort physiquement, mais il ne sait pas comment exprimer ses émotions.

Et ses exploits des opus précédents, ne semblent plus être des exploits à célébrer, mais ils deviennent un fardeau qu’il doit traîner. Si Kratos a commis ce génocide, c’est qu’il n’a jamais appris à extérioriser ses sentiments. Il a été victime, comme beaucoup d’hommes le sont aujourd’hui, de cette vision tordue de la masculinité. Les hommes doivent être forts et volontaires, mais il ne doivent jamais montrer leurs sentiments, quitte à y perdre leur humanité.

Un voyage d'apprentissage (God of War!)

Quand le nouveau God of War a été révélé à l'E3, beaucoup ont dit à la blague qu'on aurait dit Last of Us avec des vikings. Finalement, tant au niveau du gameplay que du scénario, les deux jeux sont très différents. Mais il semble que le studio de Santa Monica se soit inspiré de Naughty Dog en mettant l'accent sur l'aspect narratif.

Au cours de leur quête pour amener leur personne chère à son dernier repos, Kratos et son fils évoluent beaucoup, apprenant l'un de l'autre. Tôt dans le jeu, Atreus doit tuer un être humain pour survivre (c'est d'ailleurs le seul affrontement avec un être humain à ma connaissance). C'est la première fois qu'Atreus prend une vie, et il est évidemment bouleversé. Kratos le regarde alors dans les yeux, et lui dit qu'il doit «fermer son coeur » à cette émotion.

On comprend d'où ça vient: Kratos, avant même d'entrer en conflit avec les dieux de l'Olympe, était un militaire au sein du peuple le plus guerrier de l'époque, Sparte. Il a dû tuer pour survivre, et il ne peut s'apitoyer; il ne survivrait pas. Mais c'est aussi une leçon dangereuse. Tuer est un crime grave. S'y fermer peut être dangereux. En voulant apprendre à son fils à être un homme, il risque d'en faire un monstre.

Et c'est d'ailleurs un peu ce qui arrive plus tard dans le jeu. (Confession ici : je n'ai pas complètement terminé le jeu, peut-être qu'un gros revirement invalide ce que je dis ici, excusez-moi dans ce cas). Atreus découvre qu'il est un dieu, et ça lui monte à la tête. Il se croit permis de tout faire puisqu'il n'y a pas d'autorité au-dessus de lui. Sans pitié, il tue un autre dieu déjà vaincu, par simple vengeance. Comme Kratos l'aurait fait avant.

Mais au fil du temps, en passant du temps avec son fils, il a appris de sa sensibilité comme Atreus a appris de son agressivité. Les rôles sont donc inversés. Kratos réalise qu'Atreus est en train de devenir le monstre qu'il a été, et il est dévasté. Il réalise alors ce qu'il aurait dû comprendre plus tôt; en se fermant à la violence, comme il devait le faire en tant que bon soldat, il s'est aussi fermé à sa propre humanité.

La tâche devient alors partagée. Tous deux, ils doivent apprendre à voir plus loin que leurs instincts violents. À apprendre des leçons que la mère d'Atreus leur a léguées: penser aux autres, faire preuve de compassion, parler de ses sentiments. Et Sony Santa Monica, en décidant de mettre de l’avant ce conflit plutôt que celui entre des Titans et des dieux, a réussi l’impossible : me réconcilier avec ce monstre de testostérone qu'est Kratos et me montrer qu’au final, nous combattons tous les mêmes démons.

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Opinion
La première vidéo de Pier-Luc, c'est lui, à l'âge de 3 ans, qui joue à Duck Hunt avec le gros fusil orange. Il les a pwn 360 NO SCOPE. Depuis, il passe beaucoup (trop) de temps à jouer à des jeux, que ce soit sur Android, 3DS, Wii U (oui, il est l'une des six personnes à avoir acheté une Wii U) ou PS4. Il ne joue pas beaucoup à l'ordinateur, sauf pour les fois où il télécharge des émulateurs pour jouer à de vieux classiques (des jeux qu'il possède, bien sûr). Quand il ne joue pas, il écoute la WWE, il lit ou bien il tente de faire avancer sa carrière en humour. Mais soyons honnêtes, il passe surtout son temps à jouer.
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