For the King – Jeûne de rôle

J’ai approché For the King avec un angle spécifique : je l’ai abordé comme un jeu de rôle. Ça aurait été difficile de faire autrement vu que « jeu de rôle » est l’expression même employée par le studio IronOak Games, un développeur canadien, pour décrire leur dernier rejeton.

« Un jeu de rôle de table stimulant », annonce la page d’accueil du site officiel. Plus bas, sur la même page, ils persistent : « For the King est un jeu de rôle stratégique qui fusionne les mécaniques des jeux de société, des JRPG et des roguelikes en une unique aventure rejouable. » La page Steam n’est pas en reste lorsqu’elle décrit For the King comme « un jeu de rôle stratégique qui mélange des éléments de jeu de table et de roguelike ». Le premier tag du jeu est même « RPG »!

Ça me chicote.

 

For the King

 

For the King : Vivisection de la bête

Au premier abord, For the King présente beaucoup d’éléments propres aux jeux de rôle. Vous prenez le contrôle de trois braves aventuriers dont vous avez choisi la classe et l’apparence, et vous vous embarquez sur une quête pour débarrasser le royaume de l’influence néfaste d’un mal diffus. Chemin faisant, vos personnages montent en niveau, deviennent plus compétents, acquièrent un meilleur équipement et combattent des menaces toujours plus redoutables. Points de vie, expérience, épées magiques – vous connaissez la chanson.

Je vois déjà quelques vieux nains qui opinent du chef et qui marmonnent dans leur barbe : « Ben voilà, c’est du jeu de rôle. C’est quoi le problème? »

Le problème, c’est que tout ce que je viens de décrire peut aussi bien s’appliquer à un jeu de rôle qu’à un plate-formeur ou un beat-them-up (un « bite-zémoppe » comme disent les cousins français). En décrivant For the King, je ne vous ai énuméré rien d’autre que des éléments qui sont très souvent liés aux jeux de rôle mais qui ne le définissent pas comme tel. Déclarer qu’il s’agit d’un jeu de rôle en vertu de ces éléments relève de la faille logique.

C’est le problème de l’homme de Platon.

 

For the King

 

Un détour en philosophie

La légende raconte qu’à l’époque de la Grèce classique, le philosophe Platon avait défini l’homme comme « un animal bipède et sans plumes ». Or, il traînait aussi dans le coin un des cyniques originaux, de ceux qui ont donné le sens premier au mot en tant qu’école de pensée, un vieux troll du nom de Diogène. Ce dernier n’aimait rien de plus que de damer le pion aux gros bonnets de son temps. Platon se trouvait à être l’une de ses victimes préférées. Notre homme se saisit donc d’un poulet, le plume et lui coupe les ergots. S’ensuit alors une tournée de la ville en présentant le volatile mutilé comme « l’homme de Platon ». « Po-po-po », comme dit le clip et l’histoire a retenu la leçon.

Quid de For the King?

Tout comme le poulet de Diogène qui ne présente que les dehors minimaux pour être reconnu en tant qu’homme, For the King ne me semble satisfaire que les critères les plus superficiels pour être reconnu en tant que jeu de rôle. De même qu’un homme est plus qu’un volatile plumé, il faut plus que des gobelins et de l’XP pour faire un jeu de rôle.

 

For the King

 

Un manquement à l’étiquette

Pourquoi est-ce que je m’acharne autant sur l’une des étiquettes apposées à For the King?

À en croire certains, les étiquettes, c’est mal. Les étiquettes, c’est l’incarnation du préjugé. C’est la marque d’un esprit incapable de concevoir quoi que ce soit hors de définitions catégoriques. Se débarrasser des étiquettes, c’est embrasser la mouvance et la flexibilité. C’est ouvrir son monde à des possibilités inédites et l’enrichir avec des hybrides qui défient toute tentative d’emprisonnement dans des petites boîtes tristes.

Je ne suis pas de cet avis. Je crois que les étiquettes constituent des outils fort pratiques quand vient le moment de décrire les choses. Elles constituent des raccourcis créés par consensus pour désigner des réalités que nous partageons tous. Elles nous permettent de faire rouler à bonne vitesse une discussion intelligente sans avoir à inventer la roue à chaque jalon.

Les étiquettes ne sont pas mauvaises en soi mais elle peuvent le devenir si elles sont utilisées à tort et à travers. Il faut savoir doser leur usage à l’égard de leur définition convenue et des attentes qu’elle suscite. Par exemple, Cuphead a beau présenter un déroulement en 2D et des projectiles, il serait exagéré de l’étiqueter en tant que shoot ‘em up comme on le ferait pour Galaga. De même, il est débattable de présenter en premier The Crew comme un open-world alors que l’étiquette de jeu de course lui convient mieux.

Et plus près de notre sujet, Puzzle Quest est avant tout perçu comme un match-three avant un jeu de rôle.

 

For the King

 

Alerte aux allergies

D’une certaine façon, je verrais les étiquettes comme ces notices alimentaires sur les emballages qu’on trouve au supermarché. Elles existent non seulement pour informer le consommateur sur la composition du produit mais aussi pour le mettre en garde. Une légère intolérance à la survie? Mieux vaut faire attention avec 7 Days to Die. Une allergie aux battle royale? On vous recommande de laisser Fortnite sur la tablette.

En ce qui concerne For the King, j’aurais aimé que sa « notice alimentaire » soit présentée autrement. À mes yeux, l’étiquette « jeu de rôle » ne pèse pas vraiment dans la balance. Si je devais mettre de l’avant des descriptifs plus exacts, je dirais « tactique », « jeu de table » et « fantasy ». Les caractéristiques associées à ces étiquettes décrivent beaucoup mieux le jeu et, de ce fait, risquent moins de décevoir les attentes des acheteurs potentiels.

Et je vous prie de m’excuser si je vous ai donné l’impression que For the King était un mauvais jeu. Au contraire, j’ai eu beaucoup de plaisir à y jouer. Les graphismes épurés mais efficaces sont magnifiques. Les mécaniques s'avèrent simples mais pourtant assez riches pour satisfaire les tacticiens plus aguerris. J’ai même essayé le mode multijoueur et ça tenait encore largement la route. Il faut juste que vous soyez plus en humeur pour du Talisman que du Donjons et Dragons.

Bref, j’aurais voulu que le jeu me soit aussi bien vendu qu’il a été conçu.

Ainsi, si on revient à mon allégorie alimentaire de plus tôt, For the King demeure à mes yeux un plat savoureux, bien concocté par des cuistots qui savaient manifestement ce qu’ils faisaient. Cependant, je ne le servirais pas à une réception de gastronomes du jeu de rôle. Ils risqueraient de rester sur leur faim.

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Littéraire académique défroqué mais toujours pratiquant, Yannick Morin est tombé dans l'enfer dantesque des jeux vidéo quand il a réalisé qu'il aimerait bien faire ce qu'il aime dans la vie. Il s'y vautre depuis, pour votre grand plaisir.
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