La preuve sociale – Steam, l’usine à mouton

Et puis, avez-vous toujours du plaisir avec Anthem? Non? Les premières impressions de la bêta étaient plutôt négatives, les critiques à la sortie étaient encore plus violentes (version PS4 à 56 % sur Metacritic), et les histoires d’horreur du jeu qui brise les PS4 auraient dû vous convaincre de le laisser de côté. Pourtant, vous étiez peut-être sur le point de l’acheter à la sortie. Ça, c’est le pouvoir de la preuve sociale.

«Tout le monde en parle, je devrais m’y intéresser aussi!» : c’est ce qui a poussé 823 000 personnes (selon Steam Spy) à se procurer No Man’s Sky sur Steam à l’aveuglette, n’étant pas du tout renseignées sur le jeu. Et puis, on connaît la suite.

Selon Cavett Robert (dans Human Engineering and Motivation publié en 1969), 95 % des gens sont des imitateurs, et seulement 5 % sont des initiateurs.

La logique derrière ce comportement, c’est d’utiliser le jugement des autres pour éviter d’avoir à faire l’effort de se renseigner; de parcourir les 50 147 jeux sur Steam (au moment de l’écriture de l’article) à la recherche du produit parfait pour soi.

Mais c’est ici que ça dérape. L’art, c’est subjectif.

L’art, c’est subjectif.

Utiliser la preuve sociale pour choisir quel divertissement consommer, c’est choisir le produit le moins spécifique possible, dilué en originalité de sorte à être capable de plaire au plus grand nombre de gens possible.

Évidemment, les jeux populaires ne sont pas toujours mauvais : un excellent jeu ressortira du lot et sera apprécié par une foule de gens.

Mon point, c’est que LE jeu qui est taillé spécifiquement pour vous, celui qui deviendra VOTRE jeu préféré ne se retrouvera jamais dans le top des jeux les plus vendus.

Night in the Woods, un jeu marquant, dont peu de gens parlent

Il faut faire un effort supplémentaire pour trouver le produit qui nous plaira le plus, et ce n’est pas tout le monde qui est prêt à y mettre le temps nécessaire. Idéalement, ce serait les magasins en ligne comme Steam qui pourraient nous aider à se diriger au travers de leur immense catalogue. En vérité, Steam nourrit le problème au lieu de le régler.

Steam, l’usine à mouton

Le problème, c’est que Steam fonctionne maintenant entièrement sur la preuve sociale. Au lieu de filtrer le contenu qui s’y trouve, Valve a plutôt opté pour des systèmes qui laissent les utilisateurs s’en charger.

Ça a commencé au moment où Valve a décidé d’abolir Greenlight et de faire payer les développeurs pour être publié sur Steam. C’est le moment où Valve est tombé en mode maléfique : la qualité n’a plus d’importance, plus ils acceptent de jeux, plus ils deviennent riches.

L’exemple le plus concret a explosé sur le web dans les derniers mois, lorsque Steam a publié un simulateur de viol absolument horrible. Valve a répondu avec un message qui sonne comme «Bon d’accord, vous nous avez eus», parce qu’il est clair que si l’internet n’avait pas réagi, on trouverait encore ce produit dégoûtant sur leur magasin. Ça prouve qu’il n’y a aucun filtre lors de l’acceptation des jeux : n’importe quel être humain avec des valeurs ou un sens de la logique aurait levé le drapeau.

Pour revenir à nos moutons (de Panurge), le nombre exubérant de jeux acceptés sur Steam cause le problème suivant : seuls les jeux les plus populaires sont mis en avant.

D’abord la section nouveauté, qui a été remplacée par «Popular New Games», qui cache les nouveautés du jour au profit de ceux qui ont réussi à gagner leur public dès le jour 1.

Puis vient le système de notation d’utilisateurs. Une note moyenne est attribuée sur la page du jeu, tout juste en dessous de sa description. Même si la bande-annonce nous a plu, on risque d’être refroidi rapidement si on voit une note «Mixed», alors que cette note est peut-être due à des problèmes de compatibilité ou des bugs dont vous ne seriez jamais victime.

Qu’on le veuille ou non, notre opinion sur le jeu est affectée par le nombre de critiques.

Mise en situation : Devil Engine (un excellent shoot em up indie) est noté comme «positif» avec un total de 37 critiques. Lorsqu’on survole ce texte avec la souris, ça indique que 94 % des critiques utilisateurs sont positives. Comme point de comparaison : sur Rotten Tomatoes, la télésérie Doom Patrol a 36 critiques qui lui donnent AUSSI un 94 %, ce qui équivaut à un «certified fresh».

Devil Engine, un bon shmup de 2019

Par contre, Brawlhalla est considéré «très positif» parce qu’il a 85 711 de critiques utilisateurs même si ça équivaut à 83 % de notes positives. Resident Evil 2 est «overwhelmingly positive», avec 13 011 critiques, pour un total de 95 %, soit un seul pourcent de plus que Devil Engine.

Bien sûr, tout ceci est pour éviter qu’un mauvais jeu Steam soit considéré excellent par quelques critiques faites uniquement par des amis du développeur. Le problème, c’est que ça pénalise aussi les jeux qui n’ont simplement pas eu la chance de faire beaucoup de ventes. Un jeu extraordinaire avec peu de critiques ne dépassera jamais le «positif», selon la charte ci-dessous, ce qui lui méritera moins de visibilité qu’un jeu gratuit avec beaucoup de critiques. Pire, lorsqu’on utilise le classement par «user reviews», tout ce qui est «Overwhelmingly positive» et «Very positive» est affiché avant notre pauvre Devil Engine.

95 - 99 % : Overwhelmingly Positive
94 - 80 % : Very Positive
80 - 99% + few reviews: Positive
70 - 79% : Mostly Positive
40 - 69% : Mixed
20 - 39% : Mostly Negative
0 - 39% + Few reviews: Negative
0 - 19% : Very Negative
0 - 19% + many reviews: Overwhelmingly Negative

Je tiens cette liste d’un article sur Gamasutra qui dénonce ce même problème. Lorsqu’on réalise que cet article a été publié en 2014 (alors qu’on était loin d’atteindre les 9 000 nouveautés par année), et que rien ne s’est amélioré en 5 ans, il y a de quoi déprimer.

Une bonne vieille critique à l’ancienne

Quant à moi, rien ne peut remplacer la bonne vieille critique (écrite ou vidéo) avec une explication complète de la note finale. Il m’est arrivé d’acheter un jeu après la lecture d’une critique négative sur un site web, parce que tout ce que le rédacteur n’aimait pas me parlait.
Lui: «Il y a trop de puzzles et pas assez d’action»
Moi: «Génial! J’adore les puzzles!»

Sur Steam, cette subtilité s’envole puisque c’est seulement le résultat qui est affiché haut et fort. Et quand on prend la peine de lire les critiques, on se rend compte que beaucoup tournent autour des performances, sont de mauvaise foi, ou simplement ridicules. Sans compter le fait que ceux qui ont la motivation d’écrire une critique sont toujours hyper positifs ou hyper négatifs, ne laissant aucune place à la nuance. Le système de “thumbs up/thumbs down” encourage même ces extrêmes. Voici un exemple de critique Steam au hasard (bourré de fautes).

The Crew 2, par TzutzuZaur (86.1 heures de jeux)
i hate new wheater sistem, it very♥♥♥♥♥♥, always it snow.

Quand on se dit que la survie de certains studios dépend des critiques utilisateurs comme celle-ci… J’ai moi-même passé à côté du jeu Pathway, qui avait l’air génial, lorsque j’ai vu un «mixed» tagué à sa page Steam. Je devrais peut-être lui donner une chance!

Il y a beaucoup plus à dire sur la preuve sociale et son impact sur l’industrie du jeu vidéo, mais cet article se fait déjà long! Pour résumer, soyez conscient de l’impact de la preuve sociale sur vos choix de jeu, et n’ayez pas peur d’explorer pour trouver LE jeu fait pour vous.

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C'est un gamer, fan de science-fiction, de BD, de jeux de société et de musique électronique. Bref, un geek. Rédacteur depuis 2008, il adore partir à la recherche de jeux uniques, peu importe leurs dates de sortie ou leurs pays d'origine.
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